Emplois et Covid : les nouvelles divisions du monde du travail

Publié le 19 avril 2021 Mis à jour le 4 mai 2021
Date(s)

le 19 avril 2021

Article Anthony Hussenot Avril 2021
Article Anthony Hussenot Avril 2021

Anthony Hussenot - Les Echos - Le Cercle - 19 avril 2021

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La crise sanitaire a fait émerger deux principales divisions dans le monde du travail qui pourraient devenir structurantes à l'avenir, estime Anthony Hussenot, spécialiste de l'évolution du travail. Les voici.

Développement de l'économie de plateforme et généralisation du télétravail : la crise de la Covid-19 a entraîné des évolutions rapides dans le monde du travail. Pour la plupart d'entre elles, il s'agit en fait d'un développement accéléré de tendances qui ont émergées durant la décennie précédente.

Cependant, ces évolutions et certaines décisions prises pour gérer la crise ont fait apparaître des divisions dans le monde du travail, notamment entre les mobiles et les non-mobiles et les essentiels et les non-essentiels. Ces évolutions pourraient devenir structurantes à l'avenir.



Mobiles et évolutifs

La première division est celle concernant la nature de la production, selon que les personnes créent et transforment de l'information (données, textes, voix, images...) ou non. La crise de la Covid-19 a entraîné une distinction entre les travailleurs qui peuvent exercer facilement hors des murs de l'entreprise car leur activité consiste à traiter de l'information et ceux dont l'activité est indissociable d'un lieu unique. Les plus mobiles sont bien sûr les personnes qui ont pu exercer sans trop de difficultés en télétravail depuis leur domicile en faisant évoluer rapidement leurs modes de collaboration.

Bien sûr, cette catégorie de travailleurs regroupe des métiers, des emplois et des niveaux de formation très différents, mais ils partagent néanmoins des caractéristiques communes, comme la mobilité et la possibilité de recréer de nouvelles formes de proximité avec leurs collaborateurs et leurs clients, notamment grâce à l'usage d'outils en ligne et des réseaux sociaux.

Pour ces travailleurs, l'effet des crises économiques et environnementales sur leur activité peut être atténué du fait que l'exécution des tâches ne nécessite pas (ou peu) une présence physique à un endroit précis; tandis que la nature de la production et parfois même le modèle d'affaires peuvent évoluer rapidement. Ce fut notamment le cas de certains travailleurs indépendants qui ont rapidement changer leur activité durant les premiers mois de la crise afin d'offrir de nouveaux services et produire de nouvelles formes de contenu (newsletters payantes sur Substack, webinaires financés par des entreprises, etc.). La crise de la Covid-19 a montré une nouvelle fois que notre époque est favorable aux individus les plus mobiles et évolutifs, comme cela avait d'ailleurs été constaté par le sociologue britanico-polonais Zygmunt Bauman (1925-2017) dès le début des années 2000.

Paradoxalement, c'est grâce aux mesures prises par l'Etat pour lutter contre la pandémie que ces nouvelles pratiques de travail à distance ont pu en partie se développer. En forçant les employeurs à généraliser le télétravail, l'état a joué un rôle inattendu de prescripteur dans le développement des modes de collaboration et de production à distance.



Essentiels versus non-essentiels

La seconde division est celle qui consiste à distinguer de façon plus ou moins explicite les travailleurs dits «essentiels» et les «non-essentiels». Cette distinction hasardeuse entraîne une division entre les personnes qui bénéficient d'une sorte de statut particulier qui leur permet de continuer à exercer de façon presque normale et celles qui ne bénéficient pas de ce statut.

Pour ces dernières, le travail est souvent réalisé en mode dégradé ou ont dû arrêter leur activité depuis plusieurs mois. En désignant certains travailleurs de «non-essentiels», on a vu apparaître une catégorie de personnes très fragilisées par la crise de la Covid-19. On pense, par exemple, aux restaurateurs pour lesquels le mode dégradé de leur activité (livraisons de repas, vente en emporter, etc.) ne représente pas une alternative soutenable.

En revanche, les travailleurs dits «essentiels» peuvent poursuivre leur activité et même bénéficier d'aménagements particuliers au nom du principe selon lequel ils sont indispensables au bon fonctionnement de la société. Le confinement pour éviter d'engorger les hôpitaux ou encore la limitation du nombre de personnes dans les magasins ont ainsi eu pour objectif de permettre à ces travailleurs de poursuivre leur activité (et bien sûr, d'éviter les contagions).



Mobiles, évolutifs et... «essentiels»

Enfin, certaines personnes se sont révélées être mobiles et évolutifs; tandis qu'elles exercent une activité dite «essentielle». C'est, par exemple, le cas des enseignants qui sont à la fois considérés comme étant «essentiels» et qui pour la plupart d'entre eux, ont rapidement fait évoluer leur pratiques pédagogiques et le contenu de leur cours afin de pouvoir enseigner à distance. C'est aussi le cas de certaines personnes dans l'administration, essentielles au bon fonctionnement des services publics. Ce constat peut s'appliquer aussi à certains artisans, notamment ceux qui ont su s'adapter au contexte et dont l'outil de travail est mobile. Malgré des difficultés évidentes d'adaptation, ces travailleurs tirent plutôt bien leur épingle du jeu en ces temps de crise sanitaire.

Bien sûr, nous devons faire preuve de prudence dans les conclusions que l'on tire de la crise de la Covid-19 qui n'est pas encore terminée et dont il faudra sans doute des années avant d'en comprendre tous les effets. Cela étant, si ces divisions entre les travailleurs s'installent durablement, cela signifierait qu'il nous faudrait revoir la façon dont nous nous représentons les différentes classes et catégories de travailleurs.

Anthony Hussenot est professeur en sciences de gestion au GREDEG - Université Côte d'Azur - et spécialiste de l'évolution du travail et des organisations.