Prix Jeune Chercheur de l'ESHET

Publié le 27 juin 2022 Mis à jour le 29 juin 2022
Date(s)

le 26 juin 2022

Nicolas Brisset, Prix Jeune Chercheur de l'ESHET - Interview


Nicolas Brisset a remporté en 2022 le prix jeune chercheur de l’European Society for the History of Economic Thought (ESHET).
Attribué chaque année à une chercheuse ou un chercheur de moins de 40 ans en raison de ses réalisations scientifiques, ce prix est une reconnaissance par la communauté du caractère central de ses publications.



Ce prix vous a été attribué pour vos travaux, pouvez-vous nous en dire un peu plus ?
- Avant d’être recruté à Nice, mes travaux se situaient à la frontière entre épistémologie, sociologie des sciences et histoire de la pensée économique. Ma thèse a interrogé le fait que les économistes ne décrivent pas tant le monde extérieur qu’ils participent à le créer. Les marchés, la concurrence, le capitalisme, la rationalité sont-ils des réalités indépendantes de tout discours théorique, ou la théorie économique participe-t-elle à la construction des marchés, de la concurrence, un système capitaliste ou des comportements rationnels ? De manière assez salutaire, un grand nombre de travaux, principalement en sociologie, ont mis en question un certain naturalisme qu’on voit s’exprimer de manière souvent très abrupte : l’économie serait une sorte de réalité contre laquelle on ne pourrait pas lutter, et à laquelle il faudrait nécessairement s’adapter.

Au contraire, il s’agissait alors de montrer la manière dont la pensée économique participait à la construction sociale de ses objets. Si je suis en grande partie d’accord avec ce questionnement, je considère qu’un certain nombre de travaux ont eu tendance à tomber dans un relativisme excessif : si les économistes ont une influence sur le monde, il existe des forces suffisamment objectives qui s’imposent à eux. Le capitalisme a une sorte d’objectivité contre laquelle il est difficile d’aller, il exerce sur nous une pression qui est tout-à-fait réelle.
Bref, après ma thèse, qui a été publiée en 2019, j’ai réorienté mes travaux dans un sens plus clairement historique. Avec Raphaël Fèvre, nous travaillons depuis plusieurs années sur la naissance de l’expertise économique en France, en nous focalisant plus particulièrement sur le régime de Vichy. Les historiennes et historiens de la pensée économique ont longtemps ignoré cette période (on peut même dire que, de manière générale, la France du XXème siècle est très peu étudiée). Tout se passe comme si Vichy avait été une sorte de parenthèse, pour reprendre l’expression que l’historien américain Stanley Hoffman a employée dans les années 1950, les économistes se contentant d’attendre que l’orage passe. Au contraire, notre travail tend à montrer que non seulement Vichy a participé à une reconfiguration assez profonde du champ de la discipline économique française, que ce soit dans son rapport au pouvoir public ou de son importance dans le champ universitaire. C’est du moins ce que l’on a constaté en travaillant sur les économistes proches du régime de Vichy, et qui sont pour la plupart restés des personnalités importantes après-guerre.

Comment envisagez-vous vos futurs travaux ?
- Le projet mené avec Raphaël Fèvre sur les économistes sus le régime de Vichy suit son cours. C’est un travail de longue haleine qui est loin d’être arrivé à son terme. Nous travaillons en ce moment en collaboration avec Nicolas Camilotto à une étude générale des écrits économiques en France des années 1930 aux années 1950. Cela devrait passer par une analyse de réseau construite à partir des publications des principales revues d’économie en France sur la période. Nous avons pas mal d’autres choses en cours, mais je préfère ne pas parler de ce qui n’est pas suffisamment avancé. À côté de cela, un livre que j’ai co-écrit avec François Allisson de l’Université de Lausanne et traitant de l’histoire du marxisme politique devrait bientôt sortir, mais c’est une autre histoire.

Comment travaille un ou une historienne de la pensée économique ?
- Il faut savoir que l’histoire de la pensée économique est en pleine évolution, que ce soit d’un point de vue thématique ou d’un point de vue historiographique. Concernant les thèmes de recherche, les recherches en HPE ont longtemps privilégié l’histoire des grands auteurs constituant aujourd’hui le canon de la discipline (Smith, Ricardo, Walras, Samuelson, etc.), le regard s’élargit maintenant aux différents contextes de production des idées économiques (universités, écoles, ministères, syndicats, think tanks, etc.), aux acteurs longtemps considérés comme mineurs (par exemple les experts, les intellectuel.les qu’on ne considère pas usuellement comme des économistes), aux modes de diffusion et de production de la pensée économique (manuels, rapports, ouvrages, articles, réseaux sociaux). Le travail de Nicolas Camilotto sur l’importance des séminaires de recherche dans l’émergence des concepts est assez emblématique de cet élargissement du regard. Ces nouveaux objets nécessitent bien entendu de nouvelles méthodes d’investigations et de nouvelles manières de raconter l’histoire de la pensée. Un bon exemple dans le cadre du GREDEG est l’usage grandissant des outils issus de la scientométrie. Nous avons la chance d’avoir recruté en post-doctorat un spécialiste de ces méthodes, Alexandre Truc, qui travaille avec Muriel Dal Pont sur la réception en économie d’outils de modélisations venant d’autres disciplines.

Beaucoup de pistes donc. De votre côté, comment vous situez-vous dans ce changement ?
- Il faut se saisir de tout ce qu’il y a de bon à prendre en fonction de la perspective que l’on adopte. Travaillant sur les économistes français dans la première moitié du XXème siècle, nous sommes confrontés à un certain nombre de difficultés. La plus notable est l’absence d’archives. L’HPE ayant délaissé les économistes français de cette période, notamment en raison d’une tendance très américano-centrée, les archives ont été négligées. Le contraste est assez fort au regard de ce qui se passe aux États-Unis, où il existe un grand centre d’HPE travaillant à la récolte des archives des économistes. En France, on a tendance à négliger les documents, les centres de recherche s’en débarrassent, considérant la plupart du temps les « vieux papiers » comme quelque chose qui prend de la place inutilement. Il faut dire que dans la recherche comme ailleurs, c’est le court-termisme qui s’impose progressivement. C’est tout à fait regrettable. Un grand centre de recherche doit conserver ses archives, et un grand centre d’HPE doit tenter d’en réunir.

De manière plus générale, mon avis est que l’avenir de l’HPE passe par une ouverture aux approches historiques. Un bon exemple en France est le réseau de recherche REHPERE (Réseau en Épistémologie et en Histoire de la Pensée Économique Récente : https://rehpere.org), auquel j’appartiens. Sans entrer dans les détails, je résumerais la chose en disant que les historiennes et historiens de la pensée économique ont tout intérêt à élargir leur auditoire au-delà des économistes et à se rapprocher de l’histoire des sciences, de l’histoire intellectuelle, de l’histoire sociale, bref, des professionnel.les de l’histoire. L’axe de recherche H2P2S est assez impliqué dans ce mouvement. Si j’ai évoqué les travaux de Nicolas Camilotto et d’Alexandre Truc, qui se rapprochent de la sociologie des sciences, le récent très beau livre de Raphaël Fèvre traitant de l’ordolibéralisme, (A Political Economy of Power: Ordoliberalism in Context) emprunte une voie plus proche de l’histoire intellectuelle.
D’un point de vue personnel, c’est une chance d’être entouré de chercheurs aussi stimulants !


Pour finir, des petits conseils pour les chercheurs.euses en devevenir ? 
- Je ne sais pas si je suis légitime à prodiguer des conseils, mais disons que la première chose qui me marque, c’est la manière dont les doctorant.e.s sont de plus en plus dépossédé.e.s de leurs sujets, notamment avec la diffusion des thèses sur projets préexistants. Une thèse est un exercice long, et il me semble absolument indispensable de choisir un sujet dans lequel on a envie de s’investir. Étant donné que j’aspire moi-même à diriger des thèses, je pense d’ailleurs que le rôle de la direction de thèse est d’accompagner, de conseiller, mais jamais d’imposer. Le sujet appartient au thésard.
Au-delà de ça, je vais me permettre de donner un conseil à l’institution universitaire : il est absolument nécessaire d’améliorer les conditions de financement des thèses en France, assez loin des canons internationaux. Le système de la thèse financée uniquement sur 3 ans est tout bonnement inefficace lorsqu’on sait que la durée moyenne d’une thèse en France excède les 3 ans, et que cette durée n’est pas supérieure à ce qui se passe dans les autres pays. Le fait qu’un doctorant en fin de thèse doive chercher un financement supplémentaire sous forme d’ATER et, le cas échéant, augmenter sa charge d’enseignement pose clairement problème. Et que dire du fait qu’une part importante des doctorant.e.s en fin de thèse soient financés par le chômage. Les doctorants et les doctorantes sont indispensables à la recherche, offrons-leur des conditions leur permettant de s’épanouir pleinement.


Nicolas Brisset,
Propos recueillis par Catherine Chevance
le 24/06/2022