Covid-19, un an après : « Le combat contre la pandémie doit s’accompagner d’un nouvel imaginaire du travail »

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Publié le 8 mars 2021 Mis à jour le 25 mars 2021
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le 5 mars 2021

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Tribune d'Anthony Hussenot - Publication Le Monde - 05 mars 2021 -

Le chercheur en gestion Anthony Hussenot détaille, dans une tribune au « Monde », la façon dont la crise actuelle peut permettre de rendre au travail son rôle de construction du monde et de soi-même.

Tribune. Après presque un an de pandémie, le monde du travail n’a jamais semblé aussi incertain et morose. Désengagement des salariés, difficultés des manageurs, états dépressifs… L’envie d’un « retour à la normale » se fait de plus en plus pressante, selon diverses études (« Du digital workplace au phygital workplace. Engagement, désengagement ou sur-engagement ?[2] », Julhiet Sterwen/IFOP ; Enquête CoviPrev[3], Santé publique France ; « Crise Covid-19 : état psychologique, risques psychosociaux, burn-out des Français », Baromètre T4 Empreinte humaine[4]). A lire certaines analyses, on pourrait presque croire que le mal-être des travailleurs est né avec le développement du télétravail et que le retour au monde du travail d’avant serait un idéal à retrouver. On attend presque le moment où certains évoqueront avec nostalgie les vertus du présentéisme, du management par la défiance et des heures perdues dans les embouteillages.

Sans doute retrouverons-nous bientôt nos collègues, nos clients ou nos usagers en présentiel, mais bien des choses ont déjà changé. Il n’y aura pas de retour « à la normale » car nous faisons face à des enjeux environnementaux et économiques, mais aussi à des évolutions sociales et technologiques qui transforment profondément le monde du travail. Toutes les crises majeures entraînent des évolutions importantes sur le front de l’emploi : celles que nous connaissons ne feront pas exception.

La seule chose qui semble à peu près acquise est qu’il n’y aura ni retour en arrière, ni avènement d’un monde du travail tel qu’il avait été imaginé avant la crise. Il n’est en effet pas sûr que le futur du travail soit nomade et ouvert, comme on pouvait l’imaginer il y a encore quelques mois. Si les « coworkers » et les nomades numériques représentaient cette nouvelle génération de travailleurs, les espaces de « coworking » peinent aujourd’hui à survivre, tandis que les nomades numériques sont assignés à résidence.

Par certains aspects, ce futur du travail semble déjà être un lointain passé.

A ce jour, la seule anticipation qui semble se réaliser est celle de la victoire du capitalisme de plate-forme, avec son cortège de travailleurs indépendants payés à la tâche et exerçant dans des conditions souvent à la limite du droit du travail. Si on ajoute à cela le climat économique actuel,

avec son chômage partiel et ses entreprises qui survivent grâce aux aides, on comprend l’angoisse d’une partie des employés et des employeurs pour leur avenir, et cette tendance à se raccrocher à un passé idéalisé du monde du travail.

Pouvoir transformateur

Dans ce contexte, comment écrire le « nouveau futur » du travail ? Comment produire un nouveau récit inspirant pour les travailleurs et les jeunes générations ? Il n’y a sans doute pas de recette prête à l’emploi, mais il est fondamental de rappeler que le travail est une activité transformatrice du monde et de soi-même. En cela, le travail est l’activité à partir de laquelle on peut en partie répondre aux enjeux contemporains. C’est donc le pouvoir transformateur du travail que nous pouvons mettre au cœur d’un nouveau récit sur le futur du travail.

Cette crise sanitaire est venue nous rappeler que le travail n’est pas qu’une activité de subsistance que l’on peut accomplir tout en fermant les yeux sur son impact sur la société et l’environnement. Toute activité professionnelle porte sa part de responsabilité, mais aussi de capacité à influencer son entreprise, son administration, ses clients, etc. Malgré les difficultés que cela suppose, chaque travailleur peut participer à construire un modèle économique plus vertueux, un modèle de société plus juste, des modes de production plus respectueux de l’environnement, etc.

Nombreux sont les intellectuels à s’être penchés sur la question du travail, notamment pour critiquer le travail inutile et dénué de sens et appeler de leurs vœux l’avènement d’un monde du travail plus épanouissant. Mais construire un récit sur le futur du travail comme une activité participant à créer un monde meilleur serait sans doute plus inspirant que celui de l’automatisation ou de l’ubérisation que l’on nous rabâche sans cesse. Etant donné les enjeux auxquels nous faisons face, nul doute que le travail a de l’avenir, car il nous faut non seulement repenser les pratiques de coopération, mais aussi les modes de production, de distribution, et plus généralement, notre façon de produire, faire circuler et évaluer la valeur créée par notre travail.

Plutôt que de s’accrocher à un hypothétique retour au monde du travail d’avant, qui a entraîné tant de souffrances, peut-être pouvons-nous faire de cette crise une opportunité pour inventer un monde du travail répondant aux aspirations contemporaines des travailleurs et aux enjeux environnementaux et économiques actuels. Le combat contre la pandémie doit s’accompagner d’un nouvel imaginaire à propos du travail. Sinon, à quoi bon faire tous ces efforts et ces sacrifices, s’il n’y a rien de désirable à espérer.

Anthony Hussenot - professeur en théories des organisations à l’université Côte d’Azur (Groupe de recherche en économie, droit et gestion - Gredeg/CNRS)