Rénovation énergétique : ces doutes sur l’efficacité des travaux d’isolation des logements

Publié le 17 janvier 2024 Mis à jour le 17 janvier 2024
Date(s)

le 17 janvier 2024

Article de Nathalie Lazaric (DR CNRS au GREDEG - Université Côte d'Azur) - Propos recueillis par Sébastien GROB (Journaliste à Marianne - Service Economie) 13/01/2024

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Rénovation énergétique : l’efficacité des travaux d’isolation mise en doute

Des économistes mettent en cause la qualité des travaux d’isolation des logements, sur la base d’études étrangères montrant des résultats décevants. Des données permettant d’évaluer leurs effets font encore défaut en France, alors même que l’État compte donner un coup de fouet aux rénovations.

L’exécutif veut enfin mettre la gomme. Dans son budget pour 2024, il a acté une hausse des aides à la rénovation des logements, notamment pour encourager la réalisation de travaux d’ampleur. Le gouvernement compte ainsi porter l’effort de l’État à 5 milliards d’euros l’an prochain, contre 1,6 milliard d’euros en 2022. Il faut dire que les objectifs de cette politique sont pour le moins consensuels : les économies d’énergie doivent réduire la pollution liée au chauffage, qui a émis 11% de nos gaz à effet de serre en 2019, tout en améliorant le bien-être des Français aujourd’hui prisonniers des « passoires thermiques ».
Pour autant, ce mot d’ordre cache un enjeu plus épineux : l’État et les particuliers en ont-ils pour leur argent ? Autrement dit, les gains d’efficacité espérés sont-ils au rendez-vous dans les faits ? Le problème est qu’avant de donner son coup d’accélérateur, l’exécutif ne pouvait guère regarder dans le rétroviseur : à l’heure actuelle, il n’existe pas de données permettant de vérifier les effets des travaux d’isolation. Début octobre, le ministère de la Transition écologique a certes livré une estimation des économies d’énergie réalisées, basée sur le nombre de logements rénovés et la nature des travaux. Mais un suivi de l’évolution réelle de la consommation des foyers se fait encore attendre. Interrogé par Marianne, le ministère indique que son service statistique « mène actuellement des travaux » en ce sens, « à partir des données de consommation mensuelle de gaz et d'électricité d'un échantillon d'un million de ménages ». Et précise que « les premiers résultats sont attendus à l'été 2024 ».
Ils mériteront d’être scrutés de près. Car à l’étranger, des observations concrètes sont déjà disponibles et livrent un constat peu reluisant : « Plusieurs études convergent sur le fait que les effets des rénovations sont plus faibles qu’estimés au départ, pour ne pas dire médiocres », pointe Matthieu Glachant, directeur du Centre d’économie industrielle de Mines Paris - PSL. Selon Nathalie Lazaric, enseignante-chercheuse à l’Université Côte d'Azur, cet écart « peut s’expliquer par un ‘effet rebond’, qui est couramment observé : les ménages profitent d’avoir un logement plus performant pour relever la température du chauffage ». Sous ce prisme, les faibles économies constatées sont le pendant d’un meilleur bien-être, en particulier pour les familles qui devaient jusque-là se priver.
 

Pas qu’une question de rebond

À ceci près que selon plusieurs économistes, ce ressort est loin d’expliquer à lui seul le fossé entre les attentes et la réalité. « Des études menées dans différents pays convergent sur le constat que l’effet rebond reste en fait assez modéré. Ces recherches permettent d’affirmer que l’impact des travaux en tant que tel semble décevant », développe Matthieu Glachant. C’est notamment le cas d’une étude de 2018 portant sur 30 000 foyers du Michigan, aux États-Unis. Ce texte montre que pour les ménages ayant rénové leur logement (environ 2 000 d’entre eux), les économies d’énergies effectives s’avèrent inférieures de 70% aux prévisions d’avant les travaux. Les auteurs ont également visité plusieurs centaines de foyers, afin d’y mesurer la température de l’air ambiant. Résultat : « L’étude n’identifie pas de températures significativement plus élevées dans les maisons rénovées », est-il écrit. Leurs occupants n’en auraient donc guère profité pour augmenter le chauffage.
Faut-il en conclure que les rénovations en elles-mêmes sont inefficaces ? À en croire nos interlocuteurs, ce n’est pas leur principe qui est en cause. « Ce n’est pas un problème de théorie, assure Jonathan Gandy, dirigeant de Savoie Eco'Logis Conseil et ingénieur spécialiste de la thermique des bâtiments. Il s’agit d’une science bien comprise, et l’effet des isolants est extrêmement bien caractérisé en laboratoire ». Matthieu Glachant ne dit pas le contraire : « De fait, les résultats prévus ont bien été atteints dans le cadre de programmes-pilotes. Mais ces expérimentations se distinguent des rénovations réalisées chez les particuliers ».
Or c’est bien là que le bât blesse, selon l’économiste. « Je pense que le problème réside dans une sous-qualité des travaux au quotidien. En conditions réelles, ceux-ci sont menés par des artisans locaux, qui ont du mal à recruter et doivent s’appuyer en partie sur une main-d’œuvre sous-qualifiée. Cet enjeu dépasse d’ailleurs les cas de fraudes manifestes traqués par l’État ». Une vision partagée par Louis-Gaëtan Giraudet, économiste au Centre international de recherche sur l’environnement et le développement (Cired) : selon ce dernier, l’ampleur des « défauts de qualité », « moins bien documentée que celle [de l’effet rebond], semble néanmoins critique », comme il l’écrivait dans un rapport de 2022 de la Commission de l'économie du développement durable.
 

« Un des marchés les plus imparfaits »

À en croire Louis-Gaëtan Giraudet, ces couacs s’expliquent en partie par les spécificités des rénovations, qui sont sujettes à des « asymétries d’information ». « Par exemple, détecter des problèmes de qualité de pose de l’isolant requiert une expertise que ne possède pas nécessairement le [client], souligne le chercheur. L’entrepreneur, bénéficiant de cet avantage informationnel, peut être incité à ne pas apporter tout le soin nécessaire aux travaux ». Sans pour autant que le particulier ne se sente floué une fois l’opération terminée. « Ces défaillances (...) font du marché de la rénovation énergétique l’un des plus imparfaits qui soit », conclut l’économiste.
Au demeurant, ces mises en garde reposent pour l’heure sur des recherches menées à l’étranger. « Il faudrait des études françaises, puisque les systèmes de construction peuvent être différents selon les pays », fait valoir David Morales, vice-président de la Confédération de l'artisanat et des petites entreprises du bâtiment (Capeb). Une fois que les nouvelles données hexagonales seront disponibles, il faudra encore s’atteler à les décortiquer, et « des résultats sérieux ne seront disponibles qu’au moins un an plus tard », prévient Matthieu Glachant.
Reste que des dysfonctionnements sont bien visibles sur le terrain, à en croire l’architecte Marie Jouveau : « En particulier, je pense qu’il y a beaucoup de rénovations contre-productives sur des bâtiments anciens [construits avant 1948], à cause d’une mauvaise compréhension de leurs spécificités. Leurs murs étant perméables, mal les isoler peut y bloquer la vapeur d’eau venant de l’intérieur et créer des désordres », relève cette spécialiste de la réhabilitation. Une critique que réfute David Morales : « Les artisans se transmettent un savoir-faire sur le bâti ancien de leur région, assure ce plâtrier-plaquiste installé en Haute-Garonne. Nous continuons à nous former tout au long de notre vie, et nous sommes tenus de respecter des règles précises ».
Toutes ces incertitudes pourraient pousser au scepticisme : est-il vraiment incontournable de refaire l’isolation de nos vieux logements ? Ne pourrait-on pas simplement remplacer les chaudières au fioul ou au gaz, pour installer du chauffage électrique décarboné ? « Nos travaux de prospective montrent qu’on ne pourra pas se passer de la rénovation des bâtiments pour atteindre les objectifs climatiques, répond Olivier Houvenagel, directeur de l'économie du système électrique chez Réseau de transport d'électricité (RTE). Décarboner le mode de chauffage ne suffit pas : on risquerait d’atteindre un plafond quant au rythme d’installation des pompes à chaleur, et de devoir nous reposer sur des centrales à gaz pendant les pics de consommation électrique ». Raison de plus pour s’assurer que cette stratégie arrive à bon port.

Ce qu’on peut faire

Mieux accompagner les particuliers

De nombreux acteurs suggèrent de mieux soutenir les ménages face au choix des artisans et au suivi des rénovations. « Un gros problème est l’absence de véritables maîtres d’œuvre, c’est-à-dire de professionnels chargés de planifier et de superviser les travaux », estime l’architecte Marie Jouveau. L’État a mis en place un réseau d’accompagnateurs agréés ces derniers mois (Mon Accompagnateur Rénov'), auquel il sera obligatoire de recourir en cas de « rénovations d’ampleur » à partir de 2024, et dont le prix sera compensé par une aide publique. « Mais ces prestataires n’auront pas forcément de compétences techniques, observe le thermicien Jonathan Gandy. Leur rôle semble d’abord orienté vers un appui administratif, étant donné que le coût prévu est trop bas pour un vrai suivi de chantier [la facture ne devra pas dépasser les 2 000 euros] ».
 

Renforcer les contraintes

Pour s’assurer de la qualité des travaux, « une piste serait de conditionner le niveau des subventions aux résultats atteints », suggère Matthieu Glachant. « Cela serait difficile à mettre en œuvre, avertit Pierre de Montlivault, président de la Fédération des services Énergie Environnement (Fedene). Imaginons que vous ayez en même temps remplacé votre chaudière et isolé vos combles : si les économies d’énergie ne sont pas au rendez-vous, comment savoir s’il faut blâmer l’installateur du chauffage ou l’artisan qui a rénové la toiture ? ». Plutôt que créer des contraintes en aval, « il vaudrait mieux agir en amont sur la formation, par exemple en imposant une mise à niveau une fois par an », avance Jonathan Gandy.