Axel Leijonhufvud

Publié le 11 mai 2022 Mis à jour le 11 mai 2022
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le 11 mai 2022

Hommage à Axel Leijonhufvud décédé le 6 mai 2022 - Jean-Luc Gaffard

Axel Leijonhufvud est décédé le 6 mai 2022. Professeur à l’Université de Californie Los Angeles, il était Docteur Honoris Causa de l’Université de Nice Sophia Antipolis.

Axel Leijonhufvud n’était pas un économiste « ordinaire ». Sans doute parce qu’il a voulu creuser son sillon et défendre ses idées sans se préoccuper de ce qu’étaient devenus les attendus de la carrière universitaire. Aussi parce qu’il entendait montrer que l’on ne pouvait développer une théorie économique solide qu’à la condition d’observer et d’analyser des situations économiques extrêmes qu’il s’agisse de dépressions ou de fortes inflations. Il y voyait la voie à emprunter pour saisir l’instabilité propre aux économies de marché, pour identifier les défauts de coordination et pour décliner les moyens d’y pallier. Sa représentation du système économique est celle d’un système en mouvement guidé par l’interaction entre agents multiples incomplètement informés tenus à s’adapter en séquence aux déséquilibres de marché. Ses analyses, trop souvent et trop longtemps passées sous silence précisément parce qu’elles étaient censées ne concerner que des situations extrêmes disparues des préoccupations des économistes et des politiques des sociétés développées, ont retrouvé toute leur pertinence avec les crises successives rencontrées par ces dernières depuis les années 2000, qui ont mis à mal le consensus qui s’était établi.

Tout a commencé avec une thèse de PhD devenue un livre de référence On Keynesian Economics and the Economics of Keynes (1968 Oxford University Press). Cet ouvrage paraît dans une période particulière. Les échecs progressivement évidents d’une politique économique d’inspiration keynésienne vont être l’occasion d’une révolution dans l’ordre des idées et de la politique économiques, la révolution monétariste ouvrant la voie à ce qu’il est convenu d’appeler la nouvelle économie classique. Cette révolution est ordonnée autour d’une idée simple : l’économie de marché est intrinsèquement stable pourvu de n’être pas perturbée par des interventions publiques intempestives, notamment budgétaires. Elle entend redonner à la politique monétaire un rôle déterminant mais pour en dicter les règles qui en assureront la neutralité. Axel Leijonhufvud se sépare aussi de l’économie keynésienne, mais sur une tout autre base puisqu’il s’agit de revenir à ce qu’il juge être le message essentiel de Keynes conçu dans la perspective d’expliquer la Grande Dépression en laquelle il voit le symptôme de l’instabilité de l’économie de marché. Il entend, en même temps, rétablir la théorie de Keynes en tant que théorie d’une économie monétaire signifiant, suivant les termes de Keynes, que le déroulement des événements ne peut pas être prévu, en longue période ou en courte période, sans une connaissance du comportement de la monnaie de la première à la dernière étape.

S’agissant d’expliquer les situations de dépression, deux propositions sont formulées. La première attribue la persistance d’un chômage involontaire, non à la rigidité des prix et des salaires ainsi que le retient la synthèse néo-classique, mais au manque d’information et au défaut de coordination qui en résulte (1993, ‘Effective Demand Failures’, The Swedish Journal of Economics 75, 1). En présence de capacités inutilisées sur le marché des biens et de chômage sur le marché du travail, les entreprises pourraient décider d’embaucher les chômeurs qui pourraient ainsi disposer de revenus plus élevés et augmenter le niveau de consommation auquel les entreprises répondraient en augmentant la production. Mais ce rééquilibrage est impossible dans une économie décentralisée faute pour les agents économiques de disposer de l’information pertinente. Cela tient à ce que le travail achète de la monnaie et la monnaie achète les biens, mais le travail n’achète pas les biens. Le chômage est, pour cette raison, un chômage involontaire. Cette défaillance ne met pas en cause le système économique, mais elle exige un management public de la demande agrégée.
La seconde proposition attribue l’émergence du chômage au fait qu’à la suite d’une chute de l’efficacité marginale du capital (du taux de profit), le taux d’intérêt ne diminue pas comme le prévoit la théorie néo-classique des fonds prêtables du fait du comportement des détenteurs de capitaux qui, ne révisant pas leur appréciation du taux d’intérêt normal (ou naturel), anticipent une baisse des prix des titres, autrement dit une hausse du taux d’intérêt monétaire (1981, ‘The Wicksell Connection, Variations on a Theme’ in Information and Coordination, Oxford University Press). Au lieu que l’alignement du taux d’intérêt sur le taux de profit (ou taux d’intérêt naturel) maintienne l’équilibre de plein emploi moyennant une hausse de la consommation et une baisse de l’investissement, le chômage émerge. En l’occurrence, il ne s’agit pas d’imputer la crise à une inélasticité de l’investissement au taux d’intérêt, mais de mettre en avant l’inflexibilité du taux d’intérêt. Cette analyse est une réinterprétation de Keynes qui a ceci de particulier qu’elle conduit à critiquer la théorie de la préférence pour la liquidité impliquant que l’épargne est une variable passive qui s’adapterait mécaniquement à l’investissement. Pour Axel Leijonhufvud, si le taux d’intérêt ne s’ajuste pas automatiquement pour coordonner la consommation et l’investissement au cours du temps, la théorie monétaire en tant que théorie de l’intermédiation financière demeure essentielle pour analyser la formation de capital et la croissance.

Quelque vingt-cinq années après les travaux issus de la tentative de restaurer l’économie de Keynes, Axel Leijonhufvud va s’intéresser à une autre situation extrême, celle de forte inflation observée alors en Russie et dans nombre d’anciens pays du bloc soviétique au moment de la transition vers une économie de marché. L’ouvrage coécrit avec Daniel Heymann, High Inflation (1995 Oxford University Press), a eu un bien moindre retentissement quand il n’a pas été brutalement rejeté par les tenants de la théorie monétaire dominante. Dans cette analyse aussi les phénomènes « réels » et monétaires sont étroitement liés les uns aux autres. La crise inflationniste est attribuée à la thérapie de choc imposée pour réaliser la transition vers une économie de marché alors que les instruments monétaires et financiers n’étaient pas encore disponibles. Cette thérapie, conforme à la théorie monétaire néo-classique, s’est rapidement traduite par des destructions de capacités entraînant des excédents de demande dans nombre d’activités. La forte inflation moyenne qui en a résulté s’est accompagnée d’une non moins forte variabilité des prix relatifs reflétant la fragmentation des marchés et leur incohérence, variabilité qu’il serait absurde d’attribuer à une quelconque viscosité. Les prévisions de prix deviennent impossibles, l’horizon de ces prévisions est raccourci. Et avec lui celui des investissements. Des transactions et des relations contractuelles à moyen ou long terme cessent. Le gouvernement, dans l’incapacité de gérer la dette publique, ne pouvant amortir des perturbations devenues persistantes, monétise cette dette. Les déséquilibres observés tiennent à l’absence des instruments monétaires et financiers aptes à faire face à la rationalité limitée des agents, autrement dit à les coordonner.

Ce à quoi Axel Leijonhufvud s’est attaché dans son analyse des situations extrêmes c’est à reconnaître l’incomplétude de la connaissance à laquelle sont nécessairement confrontés les différents agents économiques et à attribuer les difficultés rencontrées aux défaillances de l’organisation monétaire et financière. La théorie économique standard est ainsi remise en cause en ce qu’elle repose sur un postulat de rationalité impliquant que les agents économiques peuvent toujours effectuer un choix optimal dans un monde pourtant complexe. Axel Leijonhufvud s’est alors essayé à proposer une approche dite « bottom-up » en lieu et place de l’approche « top-down » habituellement privilégiée (1993, ‘Towards a Not-Too-Rational Macroeconomics’ Southern Economic Journal 60, 1). Il entend alors concevoir l’économie comme un système adaptatif, complexe, évolutif, comme un réseau de processeurs interagissant avec une plus ou moins grande capacité de créer de l’information. Dans cette économie, une complexité croissante incite les agents à simplifier leurs stratégies et à appliquer des règles simples dont l’avantage est d’être davantage prévisibles, substituant un comportement adaptatif à une optimisation intertemporelle. Ce à quoi nous convie ainsi Axel Leijonhufvud c’est à revisiter à la fois l’analyse macroéconomique et ses fondements microéconomiques qui ressortissent des modes d’interaction et de coordination et non de comportements individuels optimaux.

La crise de 2008 puis la crise des dettes souveraines en Europe ont donné l’occasion à Axel Leijonhufvud de faire valoir de nouveau sa perception de la manière dont fonctionnent les économies de marché. La crise de 2008 est analysée comme étant le résultat d’une inflation du prix des actifs financiers et immobiliers combinée à une détérioration générale de la qualité du crédit (2009, ‘Out of the Corridor : Keynes and the Crisis’, Cambridge Journal of Economics 33). Selon Axel Leijonhufvud, cette situation est moins une histoire keynésienne que relevant de la thématique autrichienne du surinvestissement bien que Hayek ait, selon lui, peu à dire de la dimension financière de ce surinvestissement. Le vrai sujet est celui de la dynamique du désendettement du secteur privé qui ne peut prendre place sans qu’il y ait un recul de l’activité économique. La grande faiblesse du modèle revenu-dépense propre à l’analyse keynésienne est qu’il fait l’impasse sur le problème à résoudre, l’état des bilans des agents économiques. La défaillance de demande effective, qui a affecté le Japon depuis le début des années 1990, était que les entreprises ne pouvaient pas, et plus tard ne voulaient pas, faire l'échange intertemporel des revenus attendus de la production future contre les services des facteurs nécessaires pour produire cette production, c'est-à-dire qu'elles ne pouvaient pas ou ne voulaient pas emprunter pour financer l'investissement. Elle est la menace qui pèse désormais sur l’économie américaine et les économies européennes. Le risque est que les déficits publics soient absorbés dans le rétablissement des bilans sans pouvoir restaurer la croissance. Dans cette circonstance, ce qui domine et doit retenir l’attention, c’est le revirement de doctrine des Banques centrales reflétant à la fois la faible pertinence des règles abandonnées et la nécessaire action discrétionnaire à conduire. Une fois encore, l’état de la théorie macroéconomique est sur la sellette. Le taux d’intérêt réel (ou naturel) n’existe pas. Seul existe un taux monétaire sur la base duquel sont formée la distribution des anticipations d’inflation. L’idée que les effets sur la demande d’un déficit public seraient compensés par une hausse du taux d’épargne disparaît. L’hypothèse de marchés financiers efficients doit être abandonnée. La nouvelle synthèse néo-classique, qui prend la forme des modèles d’équilibre général stochastiques dynamiques, n’est pas plus pertinente que la vieille synthèse. Fort de ce constat, Axel Leijonhufvud suggère que les politiques économiques s’attachent à prévenir les processus de déstabilisation (les rétroactions négatives des forces du marché) impliquant de développer une théorie dynamique adaptative en lieu et place des modèles d’optimisation intertemporelle. Il suggère, en outre, de faire porter l’attention sur la structure des dettes et créances, en fait sur l’importance prise par les phénomènes de connectivité (l’absence de compartimentation) qui caractérise l’ensemble des institutions financières depuis la dérégulation.
Au fil de ses contributions, Axel Leijonhufvud a toujours considéré que l'image d'une économie capitaliste comme un système d'équilibre général stable dont le fonctionnement serait quelque peu entravé par des "frictions" était un guide inadéquat des réalités d’une économie dont la nature est d'abriter la possibilité de graves instabilités. Il a toujours considéré que ces instabilités ne pouvaient être appréhendées qu’en faisant état d’une dynamique des déséquilibres, mais non sans rappeler qu’existait un corridor de stabilité au sein duquel des forces de rappel pouvaient jouer. La théorie économique qu’il a développée était, pour reprendre la formule de John Hicks dont il partageait la vision (1984,’Hicks on Time and Money’, Oxford Economic Papers, New Series 36, Supplement : Economic Theory and Hicksian Themes) une théorie dans le temps ayant une dimension nécessairement historique et institutionnelle.
En conclusion de son article en l’honneur de Jean-Paul Fitoussi, Axel Leijonhufvud délivrait le message qui résume son parcours : reconnaître la capacité de faire le bien et les limites des marchés et des gouvernements devait passer par des personnes qui ne suivent pas le troupeau mais pensent par elles-mêmes et suivent inlassablement leurs convictions (2004, ‘The Long Swings in Economic Understandings’ in K. Vela Velupillaï ed. Macroeconomic Theory and Economic Policy, Routledge).
 

Pour en savoir plus :

Farmer R. ed. (2008): Macroeconomics in the Small and the Large, Essays on Microfoundations, Macroeconomic Applications and Economic History in Honor of Axel Leijonhufvud, Edward Elgar.
Leijonhufvud A. (1981): Information and coordination, Essays in Macroeconomic Theory, Oxford University Press.
Leijonhufvud A. (2001): Macroeconomic Instability and Coordination, Selected Essays, Edward Elgar.